Network, pas networking

GV, le fonds de Google, investit pour la première fois dans une startup française. Vue de près, la série A de MokN montre un nœud qui se branche sur un réseau dont la carte ignore les frontières.
Network, pas networking
La salle de conseil de Network (Sidney Lumet, 1976)

La série A de MokN, lue de près

« There are no nations. There are no peoples. » Network, Sidney Lumet, 1976

Fin mai 2026, un fonds parisien annonce une bonne nouvelle à ses commanditaires. GV, le fonds de capital-risque de Google, investit pour la première fois de son histoire dans une startup française : MokN. Le message a toute la grammaire du genre, la fusée, le bonheur d'être à bord, les mots-clés FrenchTech et Cybersecurity. La presse spécialisée suit au même tempo : MokN séduit Google Ventures. On connaît ce registre, celui de la startup-nation, le fondateur lancé « avec 5 000 euros en poche », la pépite enfin repérée. On nous invite à fêter une victoire de la French Tech.

Prenons l'invitation au mot. J'ai montré ailleurs que la rente numérique que l'Europe acquitte n'a pas de nationalité, qu'elle ne « part » pas vers un pays mais vers une couche. MokN en donne l'illustration sur un cas concret.

Les faits, d'abord

Quinze millions de dollars, environ 12,8 millions d'euros. GV en chef de file, Datadog au tour de table, aux côtés des investisseurs européens déjà présents, le britannique Moonfire et le français OVNI Capital. Une société née il y a deux ans, dix-sept salariés, trente-cinq clients dont plusieurs groupes du CAC 40, plus d'un million d'utilisateurs protégés. Sept mois plus tôt, elle levait 2,6 millions d'euros en amorçage. Premier investissement français de GV.¹

Un détail organise tout le reste. Presque chaque média a mené avec le nom de Google, rarement avec celui de la startup. Le fondateur lui-même insiste sur tout ce que débloque la présence de Google à son capital¹ : le trophée, c'est le label.

On objectera la pauvreté

L'objection vient vite : la France serait trop pauvre pour financer ses pépites, qui partiraient faute de mieux. Les chiffres disent l'inverse. HarfangLab a bouclé une série A de 25 millions d'euros en 2023, menée par un fonds français, Crédit Mutuel Innovation², un tour deux fois supérieur à celui de MokN. Sekoia.io a levé 35 millions auprès de la Banque des Territoires et de Bright Pixel³. Qevlar AI a vu Partech mener son dernier tour⁴. Filigran, après des tours conduits par les fonds américains Accel puis Insight Partners, a réalisé la plus grosse levée de la cyber française, 58 millions de dollars menés par l'européen Eurazeo⁵.

Le chèque français existe, à cette taille. MokN regarde l'ouest par attraction. Reste à nommer cette attraction.

La nature de l'actif

MokN se sépare ici de la liste que je viens de citer. Sekoia fait de la détection étendue, HarfangLab de la protection des postes, Filigran du renseignement sur la menace, Qevlar de l'automatisation des centres d'opérations. Des catégories installées, où la France joue l'alternative européenne, open source ou souveraine, et où l'IA comprime les marges à mesure qu'elle automatise la détection, le tri et la corrélation. Le plafond y est bas.

MokN crée une catégorie. Son phish-back déploie de faux portails de connexion qui piègent l'attaquant et lui font livrer, à son insu, les identifiants volés. Le piège provoque l'adversaire et l'observe, et accumule une donnée comportementale rare sur lui : un capteur. Les moteurs de détection se banalisent à mesure que l'IA les rattrape ; ce capteur, lui, devient une matière première. Quand l'attaque s'automatise et se pilote par modèle, connaître les gestes de l'adversaire revient à connaître les modalités offensives de l'IA, et cette connaissance nourrit la défense. Un fonds achète un rendement. Une plateforme achète un capteur pour sa couche d'intelligence défensive. GV adossé à Google, et Datadog dont le métier est la donnée, à la même table : l'opération tient de l'intégration.

Le berceau et la destinée

Le marché domestique ne peut pas être la scène. La dépense mondiale de cybersécurité attendue pour 2026 atteint 150 milliards de dollars aux États-Unis, contre 69 milliards pour toute l'Europe de l'Ouest⁶. Le marché américain pèse à lui seul plus du double du continent. Côté capital, 85 % des montants levés en cyber dans le monde en 2024 venaient des États-Unis⁷.

À la maison, la dépense croît, 7,2 milliards d'euros en France en 2024, en hausse de 14 %⁸. Mais elle suit la conformité. Le rapport ENISA NIS Investments 2025, conduit sur 1 080 organisations européennes, place la conformité réglementaire, NIS2, DORA et Cyber Resilience Act, au premier rang des moteurs d'investissement, pour 70 % des répondants⁹. La même étude montre la dépense qui glisse des effectifs vers les outils et les services externalisés, faute de talents à recruter. L'argent va donc vers les plateformes et les prestataires intégrés, un responsable sous contrainte préférant couvrir sa conformité avec une suite unique plutôt qu'assembler dix briques indépendantes. Un éditeur qui voudrait grandir en propre y capte mal sa part.

MokN réalise 80 % de son chiffre d'affaires en France et installe ses équipes à New York¹. La France finance le berceau. La destinée se joue à New York. Son intensité de dépense cyber reste à 0,06 % du chiffre d'affaires des entreprises, contre 0,12 % au Royaume-Uni¹⁰ : à activité comparable, la France y consacre moitié moins.

Harfang, un cran plus loin

Le cas n'est pas isolé. HarfangLab, qui levait français en 2023, ouvre aujourd'hui son capital à un fonds américain pour son tour de croissance, au point que Bercy s'en est saisi¹¹. Le champion mûr migre au stade de la croissance ; la jeune pousse migre dès la série A. Le point de bascule remonte le cycle de vie, et de plus en plus tôt.

Du networking au Network

La célébration se retourne ici. Ce que l'on fête comme un nœud de réseau professionnel rejoint un réseau dont les lignes ignorent la carte. L'hyperscaler tient les deux extrémités de la chaîne. À l'entrée, ses bras d'investissement, GV et son équivalent chez Microsoft, mènent les tours à fort signal, ceux des sociétés alignées sur leurs places de marché. À la sortie, Google a racheté Wiz, plus grosse acquisition d'une société financée par capital-risque jamais enregistrée¹², après Mandiant, quand Cisco absorbait Splunk et Palo Alto CyberArk. Entre les deux, le fonds finance le risque et la plateforme rachète le résultat. Un investisseur déjà présent au capital accélère le rachat à venir.

Quand le premier chèque sérieux, la reconnaissance stratégique, le marché de croissance et l'acquéreur probable se tiennent du même côté de l'Atlantique, le succès de MokN reste français au registre du commerce et devient américain partout ailleurs. La rente, on l'a vu, n'a pas de nationalité.

La lecture que j'en fais

MokN demeure une entreprise française. Ses fondateurs sont français, sa recherche est à Paris, son hébergement en Europe. Et son conseil parlera anglais, sa croissance se jouera là où les clients paient et où la plateforme intègre, ses bureaux new-yorkais grandiront plus vite que les parisiens. Le radar de la French Tech la comptera ; la donnée d'attaquant qu'elle accumule se composera ailleurs. Nous avons fêté un nœud qui se branche sur un réseau dont la carte ignore les frontières.

Ce que j'ignore encore : ce qu'il restera de français dans MokN le jour où la plateforme qui l'adoube voudra l'acquérir.


Sources

  1. MokN, série A de 15 M$ (12,8 M€) menée par GV, avec Datadog, Moonfire et OVNI Capital, amorçage de 2,6 M€, 80 % du chiffre d'affaires en France : Silicon.fr, Maddyness, Journal du Net.
  2. HarfangLab, série A de 25 M€ (2023) menée par Crédit Mutuel Innovation : Incyber News.
  3. Sekoia.io, 35 M€ (2023), Banque des Territoires et Bright Pixel : communiqué BusinessWire.
  4. Qevlar AI, 30 M$ (2026) menés par Partech : Maddyness.
  5. Filigran, série B de 35 M$ (2024, Insight Partners) puis 58 M$ (2025, Eurazeo), plus grosse levée de la cyber française : L'Usine Digitale, Boursorama.
  6. Marché mondial 2026, États-Unis 150 Md$ contre Europe de l'Ouest 69 Md$ : IDC, via ChannelNews.
  7. 85 % des montants levés en cyber en 2024 aux États-Unis (10,3 Md$) : Baromètre Tikehau Capital de l'investissement européen en cybersécurité, 6e édition 2025 (PDF Tikehau), via Le Monde Informatique.
  8. Dépenses cyber France 2024, 7,2 Md€ (+14 %) : IDC France, via Silicon.fr.
  9. Conformité, premier moteur d'investissement (70 %) et bascule des effectifs vers les outils et les services : ENISA, NIS Investments 2025 (6e édition, décembre 2025, 1 080 organisations) — ENISA.
  10. Intensité de dépense, 0,06 % du chiffre d'affaires en France contre 0,12 % au Royaume-Uni : Digital Security European Observatory, via Le Cadre Digital.
  11. HarfangLab, entrée d'un fonds américain à son capital et mobilisation de Bercy (2026) : L'Informé.
  12. Rachat de Wiz par Google, plus grosse acquisition d'une société financée par capital-risque : Crunchbase News.