Gestion de l'identité en 2025

L'identité numérique, autrefois simple gestion des accès, irrigue désormais tous les processus d'entreprise. Face aux deepfakes et à l'IA générative, les règles changent.
Gestion de l'identité en 2025

Franck Rouxel, expert en cybersécurité, cumule plus de 25 ans d'expérience dans le numérique. Ancien officier de l'armée de l'air, il a occupé des postes stratégiques de RSSI et de conseiller en sécurité. Son expertise dans la protection des systèmes critiques et sa vision holistique de la sécurité l'amènent aujourd'hui à explorer les dimensions organisationnelles et culturelles de la transformation numérique, essentielles à la résilience des entreprises.

Dans l'univers numérique contemporain, l'identité s'impose comme la clé de voûte de toute organisation moderne.

Cette dimension, autrefois cantonnée à la simple gestion des accès, irrigue désormais l'ensemble des processus d'entreprise, transcendant le cadre traditionnel de la sécurité informatique. Face à l'accélération technologique et à la multiplication des menaces, les organisations doivent déployer des stratégies toujours plus sophistiquées pour protéger ce patrimoine immatériel.

Cette évolution transforme profondément le rôle du CISO (Chief Information Security Officer), et ce dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. Les cyberconflits qui accompagnent désormais systématiquement les crises internationales nous font entrer de plain-pied dans ce que l'on pourrait appeler "le numérique de l'incertitude". Les tensions entre grandes puissances, la multiplication des acteurs malveillants étatiques et la militarisation croissante du cyberespace créent un environnement où la protection des identités numériques devient un enjeu de souveraineté.

Dans ce contexte volatile, le CISO évolue vers un rôle d'acteur de l'antifragilité organisationnelle. Cette métamorphose ne répond plus seulement à des impératifs technologiques, mais aussi à une nécessité stratégique face à des menaces hybrides, où les frontières entre cybercriminalité classique et opérations d'État deviennent de plus en plus floues.

Au cœur de cette transformation, les solutions d'Identity and Access Management (IAM) et de Privileged Access Management (PAM) orchestrent une symphonie complexe d'interactions numériques. Ces outils, devenus indispensables, dépassent la simple gestion des authentifications pour embrasser l'ensemble du cycle de vie des identités numériques. Le Single Sign-On facilite l'expérience utilisateur tout en renforçant la sécurité, illustrant parfaitement l'alliance possible entre confort d'utilisation et protection des données.

La mise en œuvre de ces solutions s'inscrit dans une réflexion stratégique globale, où la gouvernance des identités devient un enjeu majeur. L'acteur de l'antifragilité endosse alors un rôle de stratège et de facilitateur, créant des ponts entre les différentes composantes de l'organisation. Son expertise technique s'enrichit d'une vision business affûtée, permettant d'aligner les impératifs de sécurité avec les objectifs de croissance de l'entreprise.

Le cadre réglementaire, loin d'être une contrainte, devient un catalyseur d'innovation. RGPD, ISO 27001, directives REC, NIS2 : ces normes constituent autant d'opportunités pour repenser la gestion des identités numériques. En transformant ces exigences en avantages compétitifs, l'acteur de l'antifragilité renforce la confiance des parties prenantes et ouvre de nouvelles perspectives de développement.

L'émergence de technologies disruptives enrichit continuellement la palette des possibles.

Identité décentralisée, biométrie avancée, intelligence artificielle : ces innovations redessinent les contours de la gestion identitaire. L'enjeu consiste désormais à intégrer ces avancées tout en préservant l'équilibre délicat entre innovation et sécurité, entre agilité et contrôle.

La multiplication des objets connectés complexifie encore davantage cette équation. Chaque nouveau dispositif IoT représente une identité supplémentaire à gérer, élargissant la surface d'attaque potentielle. Face à cette complexité croissante, l'approche antifragile révèle toute sa pertinence. Plutôt que de subir cette complexification, l'organisation apprend à en tirer parti, développant des mécanismes d'adaptation toujours plus sophistiqués.

Les cybermenaces évoluent également, gagnant en sophistication et en intensité géopolitique. Intelligence artificielle malveillante, deepfakes, attaques ciblées : l'arsenal des attaquants s'enrichit constamment, souvent alimenté par des moyens étatiques. Les récentes crises internationales ont démontré que les identités numériques constituent désormais des cibles privilégiées dans les stratégies de déstabilisation. Cette nouvelle donne exige une redéfinition permanente des stratégies de défense, où la protection des identités numériques joue un rôle central dans la préservation de la souveraineté numérique des organisations.

Le "numérique de l'incertitude" se caractérise par une imprévisibilité croissante des menaces et des ruptures technologiques. Les tensions géopolitiques peuvent désormais affecter en quelques heures la disponibilité de services cloud critiques, la fiabilité des chaînes d'approvisionnement technologiques, ou encore l'intégrité des infrastructures numériques. Dans ce contexte, la gestion des identités doit intégrer des scénarios de crise jusqu'alors considérés comme improbables : rupture d'accès aux services d'authentification internationaux, compromission massive de certificats numériques, ou encore blackout des infrastructures de confiance.

La réussite de cette transformation repose largement sur l'évolution de la culture d'entreprise. La sensibilisation et la formation continues des collaborateurs deviennent cruciales, transformant chaque membre de l'organisation en acteur conscient de la sécurité numérique. Cette acculturation collective constitue le terreau fertile où peut s'épanouir une véritable culture de l'antifragilité.

L'agilité organisationnelle émerge comme une compétence clé dans ce nouveau paradigme.

La capacité à adapter rapidement les processus, à faire évoluer les structures et à capitaliser sur les retours d'expérience devient déterminante. En cultivant un écosystème ouvert et collaboratif, l'organisation enrichit sa pratique et contribue à l'amélioration collective des standards de sécurité.

Cette approche holistique de la gestion des identités numériques ouvre de nouvelles perspectives. Entre promesses technologiques et défis éthiques, les organisations doivent tracer leur voie avec discernement. L'intégration de l'antifragilité dans leur gouvernance transforme ces défis en leviers de croissance, permettant d'envisager l'avenir avec confiance.

À l'image des systèmes biologiques qui se renforcent face aux stress environnementaux, les entreprises qui sauront cultiver leur antifragilité tout en maintenant une gestion rigoureuse de leurs identités numériques seront les mieux armées pour prospérer dans ce "numérique de l'incertitude". Cette évolution marque l'émergence d'un nouveau paradigme, où la protection des identités numériques devient non seulement un enjeu de sécurité, mais aussi de souveraineté et de résilience face aux turbulences géopolitiques.

L'urgence de cette transformation n'a jamais été aussi criante. Les crises récentes nous rappellent que le monde numérique, loin d'être un espace virtuel déconnecté des réalités géopolitiques, en est devenu le miroir et parfois même le champ de bataille principal. Dans ce contexte, la maîtrise des identités numériques s'impose comme une compétence stratégique, garante de la pérennité et de l'autonomie des organisations dans un monde où l'incertitude est devenue la seule constante.


📰 Cet article a été publié dans Global Security Magazine #58 (1er trimestre 2025)